Utopix

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UTOPIX est un environnement situé en Lozère – au lieu-dit la Sirvente, sur le Causse de Sauveterre – créé par Jo Pillet qui en a amorcé la construction vers la fin des années 70. Pendant plus d’une vingtaine d’années le site s’est progressivement transformé, agrandi, enrichi de fabriques diverses. Au cœur de ce site se niche une maison igloo, architecture organique composée de 8 coupoles développées en spirales, qui évoque l’habitat des Barbapapa. Cette « habitation sculpture » s’apparente presque à un organisme vivant. Nous sommes connectés aux formes de la nature et de l’univers dans cet environnement qui est bien plus qu’un espace de vie ou un parc d’attraction. On le ressent lorsqu’on pénètre et s’imprègne du lieu.

Autour de cet habitat, l’espace s’étend tellement qu’on ne sait plus où il s’arrête. J’ai parcouru le domaine à la recherche de nouvelles sculptures ou de jeux jusqu’à me rendre compte que je marchais trop loin. Je suis ainsi revenue à hauteur du site mais me suis égarée à nouveau car les délimitations n’étaient pas prononcées. A l’entrée d’Utopix, j’ai été accueillie par Pierre, le fils de Jo et Dominique, qui m’a remis un petit panier avec des balles de tennis et de golf pour pouvoir suivre le circuit de jeu aménagé. J’ai découvert alors les diverses installations ludiques : flipper géant, parcours de mini-golf ou de croquet, labyrinthes, jeux d’adresse ou jeux de hasard, balles rebondissantes, balles de golf glissant le long de rigoles tortueuses. J’ai suivi le trajet des baballes sous un soleil de plomb. Je me suis divertie en solitaire, me parlant à moi même lorsque je ratais un lancer, ou engageais ma balle sur une mauvaise pente… J’avais même l’impression de jouer ma vie et si la balle allait du mauvais côté, un frisson d’angoisse me parcourait… J’ai même pu participer à un test de QI en lançant une balle dans un trou et sa trajectoire aléatoire m’a rendu un verdict implacable : je pouvais être géniale ou nulle… Ma nullité s’est révélée au grand jour. J’étais démasquée ! Je demandais à Pierre si Jo aimait jouer car, pour concevoir un espace de jeu aussi ambitieux, il devait sans doute s’y intéresser de près. Étonnamment, Jo avait seulement conçu cet espace pour divertir et émerveiller les enfants qui auraient découvert cet environnement.

Non loin de ces installations mécaniques ludiques, on découvre des sculptures parées de pierres locales (prélevées sur les collines voisines) qui semblent avoir été excavées d’un site préhistorique. On tombe sur un œuf préhistorique géant, une voiture datant de l’âge de pierre, un rhinocéros antédiluvien, une moto fossilisée… Plus loin, s’érige un monument qui n’est pas sans rappeler l’architecte Antoni Gaudí et les ondulations architecturales de son parc Güell. Il s’agit d’un belvédère depuis lequel on peut contempler la nature qui s’étend à perte de vue. Le vent s’engouffre dans la vallée et le bruit évoque celui des vagues… Ce lieu a sa propre vie et le temps s’arrête lorsque nous le pénétrons. On se promène dans ce jardin pittoresque, jalonné de plusieurs fabriques : un château, une maison champignon, un bus décoré.

J’ai préféré commencer par la visite du jardin pour ensuite entrer dans la fraîcheur de la maison igloo. On a l’impression d’entrer dans le corps d’une bête monstrueuse. Les façades de la maison nous dévisagent, un œil en pierre nous scrute avant même que nous pénétrions à l’intérieur. On a peur de réveiller la bête et on entre dans un silence solennel. Des pièces sinueuses s’offrent à nous, c’est à la fois un petit musée et un lieu de vie avec une salle de bain, une cuisine…

Les tableaux de Jo tapissent les murs de la pièce principale. Les arabesques et les courbes structurent également l’intérieur de l’habitat, les parements en mosaïque du foyer remplacent les appareillages de pierre à l’extérieur. On y découvre une grande sculpture, allégorie du corbeau et du renard faite à partir d’un assemblage de cartouches de fusils. A côté de cette imposante réalisation, un petit ensemble de peintures représentant des célébrités rappelle les compositions énigmatiques de Salvador Dalí, comme ce Cyrano de Parano que j’ai pris en photo.

La fraîcheur de l’espace intérieur me fait du bien. Je commande un rafraichissement auprès de Dominique, la femme de Jo, et prends le temps de m’assoir et d’admirer tous les artefacts qui m’entourent… Il y a tant de choses à voir, tant de peintures, de sculptures, de mots, d’annotations et de réflexions sur le monde que Jo cherche à faire partager ! On essaie de recoller les pièces du puzzle, on espère accéder à un état de conscience et de compréhension du monde à travers ces nombreux signes.

Je finis la visite en consultant deux classeurs qui retracent la vie d’UTOPIX, de la découverte du site au chantier pharaonique étalé sur la durée, à l’histoire familiale touchante. C’est un album de famille : on y voit Jo et sa femme dans leurs jeunes années, puis l’arrivée des enfants qui grandissent et s’amusent dans le domaine. Je me demande alors comment les enfants percevaient ce lieu. Comment voyaient-ils leur père ? Quel regard portaient-ils sur cette entreprise colossale, sur l’œuvre d’une vie ? Pierre souhaite rénover et poursuivre ce chantier en perpétuel mouvement. Jo et Dominique font visiter ce site en période estivale depuis 1993. Les curieux et les journalistes avaient commencé à affluer et l’idée d’accueillir du public et de faire payer les visites s’est faite avec le temps. La famille ne sollicite l’aide d’aucune commune ou institution. « Que deviendra UTOPIX avec la génération suivante ? » c’est la légende qui apparaît sous une photo de famille. Jo et sa famille sont visiblement opposés à l’idée que le site soit récupéré, racheté et muséifié. « On ne veut pas d’un musée comme celui de Robert Tatin ou du facteur Cheval dont le site est en partie défiguré par des sanitaires, un parking, des espaces bétonnés ! ».

Jo n’était pas à Utopix ce jour-là, je n’ai donc pas eu la chance de converser avec lui. Cependant, entre l’accueil proposé, la documentation affichée aux murs comprenant des articles de presse et des citations diverses, nous sommes véritablement guidés pendant la visite. Jo sème par ci par là quelques réflexions écrites empruntées ou personnelles pour tenter d’expliciter sa pensée et par là même sa démarche artistique. On retrouve, par exemple, une citation de Nassim Haramein, auteur de L’Univers décodé ou la théorie de l’unification, ouvrage qui convoque divers champs d’études tels que la cosmologie, la physique, la biologie, l’anthropologie. L’auteur y définit une série de mesures géométriques qui jouent un rôle crucial dans la création. « Il est possible de conclure de notre compréhension des informations et de la mémoire de l’espace (le temps) que l’univers s’étend et accélère parce qu’il apprend à propos de lui-même et que cela demande plus de surfaces pour stocker les informations holographiques de Planck ». Sur le même panneau, on retrouve une autre citation non légendée, sans doute de Jo : « Nous (toute la biologie) sommes le mécanisme de feedback que l’univers utilise pour en apprendre plus sur lui-même ». Plus loin, une autre citation de Nikola Tesla : « J’essaye de réveiller l’énergie contenue dans l’air ; il y a beaucoup de sources d’énergie. Ce que l’on considère comme de l’espace vide est juste la manifestation de la matière qui n’est pas éveillée. […] Chaque être vivant est un moteur adapté aux rouages de l’univers. Bien qu’apparemment uniquement touchée par son environnement immédiat, la sphère d’influence externe s’étend à une distance infinie ».

Comment comprendre tous ces écrits affichés aux murs au regard de la démarche artistique de Jo Pillet ? De ses références bibliographiques et de la contemplation du site j’en déduis que nous faisons partie d’un grand tout, que nos sources d’énergie conjuguées à celles de la nature s’harmonisent et que les formes contenues dans la nature sont une source d’inspiration directe dans la création artistique. D’un point de vue esthétique comme comportemental, cette nature a beaucoup à nous apprendre.

L’environnement de Jo Pillet s’inspire d’ailleurs directement des créations de l’architecte « habitologue » Antti Lovag, qui développe une architecture organique, plus naturelle, en harmonie avec la morphologie humaine. Sa maison-bulle édifiée à Fontaine-sur-Saône, véritable manifeste architectural d’art total, a eu une influence notable sur la réalisation d’UTOPIX.

Ces réflexions se retrouvent également dans son œuvre picturale. L’esthétique convoquée rappelle fortement les œuvres surréalistes de Salvador Dalí au travers de formes organiques qui prolifèrent et s’imbriquent les unes aux autres. La facture ainsi que le choix de couleurs vives évoquent de la même façon le travail du maître catalan. L’hommage est totalement assumé et j’ai appris par Bertrand Chenu – auteur autodidacte et créateur du « musée de l’insolite » à Cabrerets – que Jo Pillet se rendait à Portlligat, près de Cadaqués, pour visiter la maison-musée de Dalí.

Tous ces hommages sont revendiqués, mais la singularité de UTOPIX prend le pas sur ces références. La situation particulière du site, tel un royaume de pierre inséré dans un paysage lunaire y joue pour beaucoup. UTOPIX n’est pas un parc d’attraction classique, mais un parc à attraction céleste. Jo y exprime sa fascination pour l’énergie contenue dans l’air et dans la nature. UTOPIX est ancré dans cette nature sauvage et indomptée. Les installations ne dénaturent d’ailleurs pas l’environnement. Beaucoup de personnes se méprennent cependant sur la nature du lieu et s’attendent à un ersatz d’un parc Astérix. Il suffit de lire certains commentaires sur internet qui s’indignent de la vétusté des installations ou de la précarité des matériaux utilisés. Les internautes mettent des notes, donnent des avis tranchés sans saisir l’esprit ou l’âme d’un lieu et se plaisent à détruire sa réputation sans connaître l’ambition profonde et poétique qui sous-tend sa réalisation. On ne s’en étonnera pas… Il vaut mieux s’en amuser, comme le font d’ailleurs les charmants membres de la famille de Jo Pillet qui m’ont si gentiment accompagnée.

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