La ferme aux épouvantails

La ferme aux épouvantails

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Denise Chalvet
La ferme aux épouvantails

A Rimeizenc, dans l’Aubrac, un couple d’ouvriers paysans à la retraite vit dans une ferme peuplée d’épouvantails. Maurice et Denise Chalvet ont commencé dès l’année 1999 à créer ces étranges mannequins, symboles d’une tradition rurale ancestrale : l’épouvantail des campagnes. Cette activité ne les a jamais quittés puisqu’ils continuent encore aujourd’hui, soit depuis plus de 20 ans, à en créer de nouveaux.
Il y en a partout… dans l’enceinte de leur maison, sur la colline, dans la grange et l’étable. Il y a environ 500 épouvantails dans tout le domaine ! La dimension esthétique a pris le pas sur l’aspect utilitaire de ces réalisations. Tout a commencé en 1999, lorsqu’un épervier s’est posé sur leur ferme et a tué une poule. Denise a donc décidé de fabriquer un épouvantail pour faire fuir les prédateurs volants tant redoutés, mais s’est prise au jeu en l’habillant et en l’affublant d’accessoires. Dès lors, elle n’a eu de cesse avec son mari d’en fabriquer de nouveaux.
Maurice récupère le bois dans la nature environnante, tronçonne les corps pour leur donner forme humaine, scie les branches, sculpte, lisse, rabote et Denise habille les bustes sommairement sculptés, leur donne vie. Elle les humanise, les maquille, les accessoirise. C’est un véritable travail d’équipe. Chacun crée en fonction de ses compétences, ils ne se marchent pas dessus et semblent en accord quant aux choix artistiques à prendre. Denise semble être l’instigatrice et Maurice se plaît à suivre ses instructions. Elle propose souvent son aide à son mari lorsqu’elle s’en sent capable, autrement elle le laisse se charger des tâches qui lui incombent. Le couple se concerte fréquemment sur les activités qu’il leur reste à entreprendre… Ils ont l’air serein et contemplent leur progéniture l’air amusé.
Denise et Maurice n’ont pas d’enfants, mais vivent avec une ribambelle de mannequins dont ils s’occupent consciencieusement. C’est devenu un travail à plein temps qui s’ajoute au travail agricole. Dès l’automne, ils rassemblent le bois et créent de nouveaux épouvantails. Au mois d’avril, ils cessent leur activité créatrice pour commencer à accueillir les visiteurs. Ils reçoivent des touristes venus de l’étranger, des rallyes, des curieux qui viennent visiter la région. Des cars entiers viennent s’arrêter devant leur maison… Ils ont même aménagé un parking pour les accueillir au mieux. Le parking extérieur est décoré de guirlandes de toutes les couleurs faîtes à partir d’objets récupérés. Tout indique que le visiteur peut s’arrêter et qu’il sera accueilli par les propriétaires pour découvrir leur environnement. Ils aiment recevoir des touristes, s’enquérir des nouvelles du monde et rencontrer de nouveaux visages.
Denise et Maurice n’ont ni téléphone, ni connexion internet. Ils trompent leur solitude en recevant du monde à la saison estivale et hibernent ensuite, pour s’adonner à leurs réalisations.
Faute de revenus suffisants, ces visites (qui ne sont payantes que si les gens prennent des photos) leur permettent également de bénéficier d’un petit complément de salaire. « Merci à l’épervier ! », s’exclamait Denise en retraçant l’histoire de cette aventure artistique. Denise était rempailleuse de chaises et Maurice devait travailler à la scierie en plus de leurs activités agricoles. Et quand on les questionne sur la raison qui les a poussés à poursuivre sans relâche ce travail créatif, ils préfèrent éluder en expliquant qu’il faut bien s’occuper en s’amusant et qu’il est gratifiant d’embellir le paysage : « si on n’a pas un peu d’idées on fait rien » .

La gitane
Les guirlandes

Ce paysage façonné de leurs mains n’est pas seulement peuplé d’épouvantails, mais aussi orné de guirlandes en tous genres et de faux arbres peints. Les arbres sont en réalité des branchages parés d’ornementations composées de coquilles d’huîtres, d’os de poulet ou de gobelets en plastique peints et ressemblent à des mobiles. Tout est matière à peindre et à servir d’ornement.

Ils ont entreposé dans l’ancienne étable des centaines d’épouvantails. Il y en a tellement qu’ils ne peuvent pas tous être exposés sur la colline, d’autant qu’il faut aussi veiller à leur maintien. Il y a d’ailleurs moins d’épouvantails (une cinquantaine tout de même) sur la colline qu’à l’intérieur de cette étable… une foule de mannequins se presse dans cette pièce sombre et nous dévisage. Denise me montre un de ses tout premiers épouvantail : une gitane de petite taille.  Il y a aussi des bébêtes sculptées qui tapissent le sol du garage et reposent au pied des épouvantails, ou des animaux de plus grande taille tel un lama posant fièrement au milieu de cette foule d’humanoïdes.
Malgré leur prolifération, tous les modèles sont individualisés. Certains, de par leurs accessoires, ont un statut identifiable : on reconnaît un gendarme, un chanteur, une infirmière, un couple de mariés ou encore des buveurs de pastis. Ces épouvantails ne sont pas ternis par le temps et leurs couleurs restent vives. Denise affectionne particulièrement trois couleurs : le blanc, le rouge et le noir. Lorsqu’elle m’accueillit ce jour-là elle portait ces mêmes couleurs jusqu’au vernis bigarré de ses ongles.
Denise m’indiquait qu’elle recevait des sacs entiers de vêtements que le voisinage lui mettait à disposition. La collecte en quantité est indispensable pour continuer de créer à un rythme effréné : vêtements, bois, capsules, bouchons de liège, plastiques en tous genres, os, objets récupérés…Denise et Maurice ont dû par exemple manger 5000 pots de yaourts pour composer les guirlandes décoratives du plafond.
Que dire une fois de plus de leur incroyable vitalité…. Denise boîte depuis des années et s’aide d’une canne pour marcher mais cela ne l’empêche pas de continuer à créer et à suivre Maurice même sur les flancs de coteau pour l’assister dans ces activités.

Denise Chalvet et sa vache en 1966

Elle me demande d’où je viens et je lui réponds que je vis à Paris. Elle me montre alors une photo d’elle posant aux côtés d’une vache datant de 1966. Elle me raconte alors qu’elle a voyagé jusqu’à Paris, à pied, en compagnie de cette vache. Le voyage a duré plus d’un mois et avait été planifié dans le but de faire de la publicité pour un restaurant de la région. Elle avait été accueillie triomphalement en arrivant à Paris : saucisse et aligot avaient été servis sur la place d’Aligre pour accueillir la voyageuse. Elle n’a jamais rien perçu pour avoir aidé ce restaurateur à s’attirer une clientèle nombreuse mais cette initiative en dit long sur la motivation extraordinaire de cette femme.

Maurice s’occupe de l’entretien des épouvantails disposés sur le flanc de colline. Il les protège pendant la nuit, les déplace, en enveloppe certains d’une bâche pour ensuite les découvrir au petit matin. Il installe des piquets au sol, fixe les mannequins sur des pieux et recompose quotidiennement cette armée de zombies qui se dresse immobile. Cette analogie me vient spontanément en tête et je pensais alors au film de George Andrew Romero « la nuit des morts-vivants ». A la nuit tombée, ces créatures de l’Aubrac se découpent dans le ciel obscurci, le vent s’engouffre dans la colline, les contours semblent indistincts et on pourrait croire qu’elles s’animent.
Denise me quitte en premier et regagne la maison, mais Maurice m’accompagne jusqu’à la voiture et tient à me jouer deux airs à l’harmonica dont « L’eau vive» de Guy Béart. Il me regarde fixement pendant qu’il joue et je reste figée, à la fois émue et stupéfaite par cette proximité inédite. Il m’évoquait alors un faune de la mythologie gréco-romaine, jouant tout sourire dans cette nature crépusculaire.

 

 

LA FERME AUX ÉPOUVANTAILS

Adresse Rimeizenc, Fau-de-Peyre | 48130 PEYRE EN AUBRAC

Téléphone 0033 (0)4 66 31 12 48

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