Hors·Les·Normes #2

Hors·Les·Normes #2

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Edito

Ce deuxième numéro de Hors les normes a été pensé en 2020, suite à la quatrième rencontre du cycle Habiter et bâtir autrement (27 décembre 2019, MACRO Asile de Rome) intitulée Pratiques indisciplinées de l’habiter entre l’Italie et la France : art hors les normes, luttes et biens communs. Une partie de notre collectif étant d’origine italienne, nous sommes proches de certaines expériences d’Outre-Alpes et avons ressenti le besoin de les raconter, afin d’établir un dialogue avec les expériences françaises.
Entre temps, un événement imprévisible est survenu : la pandémie globale, que nous avons connu et qui a bouleversé nos existences. Ce fait marquant, qui a évidemment retardé la sortie de ce numéro, nous pose aujourd’hui face à une interrogation : comment remettre en perspective les propos recueillis à Rome ? Finalement, l’exercice s’est révélé moins difficile de ce que l’on pouvait imaginer.

Pendant cette période de crise sanitaire, le réseau d’expériences de résistance que cette rencontre avait permis de questionner s’est rendu encore plus visible et nécessaire. Quand la société de contrôle vacille, ces pratiques, qui défient l’organisation autoritaire de l’espace et du temps libres – invitant à habiter l’espace au lieu de le subir et à défendre avec créativité de nouveaux modes de vie – ont une visibilité accrue.
Les mouvements sociaux ont été particulièrement actifs pendant la pandémie du coronavirus. Les réseaux d’entraide et les différentes initiatives dans les quartiers se sont multipliées. Partout dans le monde, des groupes d’entraide ont mobilisé, sous un mode de fonctionnement horizontal, des milliers de personnes, se révélant essentiels pour faire face à la pandémie et à l’isolement social. Au-delà des services concrets qu’ils ont assurés, ces groupes locaux ont dessiné des lieux d’apprentissage dans lesquels des voisins ont appris des pratiques d’auto-organisation. Ils ont pratiqué des manières d’habiter la société sous le signe de la convivialité et ont créé des espaces pour reconstruire des relations sociales et des sentiments de confiance et de « communalité » [1] à un moment où ceux-ci étaient menacés par une poussée d’individualisme néolibéral.

C’est ainsi que, par exemple, pendant l’énième fermeture des écoles en Italie, en octobre 2020, la DAD (didactique à distance) devient DAB (didactique au balcon) ou DIT (didactique en terrasse). A l’initiative du professeur Tonino Stornaiuolo, enseignants et élèves décident de se réapproprier l’espace des rues et des balcons de Naples et d’organiser des cours en plein air. Le fil rouge de ces cours a été la lecture de textes de l’écrivain italien Gianni Rodari (1920-1980) qui, dans ses écrits pour enfants, aborde le thème de la liberté. Dans les Quartiers Espagnols de Naples, où le décrochage scolaire est très présent, ce geste militant a représenté une manière de dépasser des lois imposées de manière aveugle, afin de rétablir la sociabilité, indispensable pour les jeunes, et de remettre au centre le « bien commun ». Ces expériences ont été pensées pour être reconduites même après la pandémie.

Un autre exemple est Grande come una città, un mouvement né dans la périphérie de Rome qui a inventé une nouvelle façon de faire politique et d’habiter le territoire [2]. En 2018, Christian Raimo, assesseur à la culture du troisième arrondissement de Rome, fait un « Appel aux arts » et demande de l’aide pour créer un projet culturel collectif sur le territoire. De centaines de personnes répondent, des rencontres et des groupes de travail se forment, dans une expérience qui mélange institutions, engagement militant, associations, et qui tente

de fédérer toutes les expériences qui habitent ce territoire et qui sont l’expression de sa culture et de ce besoin de reconstruire la communalité évoqué plus haut. Depuis 2018, cette expérience est encore en place et vivante. La période de crise sanitaire n’a fait que confirmer à quel point un tel réseau, qui se tresse entre l’institutionnel et l’informel, puisse avoir du sens.

Dans son texte L’entraide et la solidarité comme réponses des mouvements sociaux à la pandémie [3], Geoffrey Pleyers se demande : « Dans quelle mesure ces initiatives populaires et citoyennes chercheront-elles à articuler leurs expériences et leurs perspectives pour contribuer à produire un modèle social alternatif aux niveaux local, national et international ? » Et il ajoute : « Quel que soit l’impact politique des réseaux d’entraide qui ont vu le jour pour faire face à cette pandémie, ces groupes ont déjà changé la façon de vivre leur quartier pour des milliers de citoyens et ont souvent transformé leur manière de voir la société. Cette perspective anti-utilitariste conduit à rejeter la séparation entre engagement et vie quotidienne, entre transformation de soi et mouvement social [4] ».

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Les initiatives et les réflexions que nous présentons dans ce numéro existaient donc bien avant la pandémie et perdurent aujourd’hui.
En opposition au système capitaliste, véritable « désherbant » de toute forme vivante et créative (selon l’expression de l’anthropologue Giorgio De Finis), elles ont inconsciemment anticipé ou consciemment cultivé un autre mode de vie et d’action.
A travers ce numéro, nous allons reparcourir et agrémenter les interventions du colloque romain que Giorgio De Finis, directeur à l’époque du Macro Asile de Rome, nous a invité à organiser fin 2019, juste avant son départ.
Giorgio De Finis n’a pas participé directement au colloque, mais il a accordé une interview à Roberta Trapani, dans laquelle il nous livre d’abord l’expérience du MAAM – Musée de l’autre et de l’ailleurs, mélange fragile d’ethnies sans abri et de barricades artistiques, et ensuite sa prolongation au Macro Asilo, le musée d’art contemporain de la ville de Rome qu’il a dirigé pendant un an en reformulant cet espace institutionnel afin que l’autogestion et l’inclusivité soient valorisées et considérées comme des œuvres d’art.

Une riche analyse des biens communs est au cœurs des deux articles d’un de nos invités, le philosophe Nicola Capone : du concept de propriété privée à celui de propriété publique, jusqu’à ceux d’usage civique et d’usage collectif, présentés dans une perspective juridico-historique et à travers différents communs qui caractérisent aujourd’hui la ville de Naples (pour un approfondissement, voir le Focus sur les Communs en Italie ici ).
Pier Paolo Zampieri, sociologue urbain, raconte diverses expériences autour de la ville de Messine, où il est aussi question de privatisation de l’espace public et de barricades artistiques. Il aborde les raisons historiques des inégalités existantes sur le plan urbanistique et il nous présente trois expériences de réappropriation de l’espace par le biais de l’art : les peintures de Gaetano Chiarenza ; l’environnement de l’artiste Giovanni Cammarata et les actions menées par le collectif Zonacammarata pour sa sauvegarde ; l’occupation du théâtre Pinelli.

Le texte d’Olivier Vilain propose de revenir sur l’aventure des friches industrielles en France et sur le risque, très actuel, de la « neutralisation » de leur charge révolutionnaire et leur participation à la gentrification.

Nous avons choisi de republier également un texte fondateur de la pensée de Gabriele Mina, qui s’intéresse depuis longtemps aux environnements poétiques des « inspirés du bord des routes » en Italie. Sillonnant les rues de sa nation, l’anthropologue italien a dessiné une « géographie anarchique de microcosmes de l’imaginaire » animée par des autodidactes méconnus qui ont dévoué des décennies de leur vie à une œuvre totale. Il s’agit d’architectures et d’espaces ouverts, occupés par des sculptures et des assemblages, mais aussi d’appropriations singulières de l’espace – comme le graffiti, l’écriture, la peinture murale – et de collections et décors réalisés à l’intérieur d’habitations privées.

Si ces créations sont souvent apparentées à l’art brut en tant qu’expressions spontanées d’impulsions intérieures, sans influences ni traditions, Mina s’oppose à ces positions et met en relation ces créations avec les cultures populaires, considérées selon lui, à tort, comme statiques et non inventives.
Ces créations environnementales naissent à l’intérieur d’un paysage et d’une culture. Elles réinventent aussi bien la matière que la mémoire et l’identité d’un territoire. Un cas emblématique est celui de la Maison des symboles de l’ancienne bergère d’origine sarde Bonaria Manca (1925-2020), analysé dans un texte d’approfondissement par Roberta Trapani.

Beaucoup de ces lieux « babéliques » n’existent plus ; pour d’autres, toute tentative de muséification paraît paradoxale puisqu’elle engendre inévitablement une sorte de momification. Ces expériences sont poétiques en raison surtout de leur nature éphémère et évolutive, et il n’existe souvent aucun autre moyen de les vivre que de les visiter avant qu’elles ne disparaissent.
C’est ce que fait le photographe Blaise Perrin dont la pratique creuse sa voie dans des lieux retirés, délaissés, anachroniques (carrières, grottes, casses automobiles, villages abandonnés…) ou auprès de personnages « hors-normes », tels Justo Gallego Martínez, Annunzio Lagomarsini ou Luigi Lineri. La sensibilité de ces auteurs se nourrit de la relation avec l’environnement et avec les matériaux ; des matériaux endormis, que notre société a abandonnés dans une décharge ou oubliés sur les rives d’un fleuve et qu’ils recueillent et puis ressuscitent dans des élaborations prodigieusement poétiques.

Pour la couverture de ce numéro, nous avons choisi une œuvre de Marion Chombart de Lauwe. Anthropologue de formation, l’artiste se rend dans des lieux destinés à la démolition afin d’inscrire la trace de leur transformation sur ce qu’il reste d’eux. La question du deuil et la notion de résurgence évoquées dans son travail font écho à toutes les expériences et réflexions présentes dans ce numéro : habiter les débris d’une société, construire des espaces de soin, retisser des relations entre les êtres vivants.

Chiara Scordato




Sources

Napoli: la didattica è al balcone. Grazie a un maestro pieno di ironia e di inventiva (italien) Lien ici

Grande come una città – un mouvement politique de citoyenneté active (italien) Lien ici

Coin Lecture

Comité de rédaction

Danilo Proietti
Chiara Scordato
Roberta Trapani
Olivier Vilain

Avec les contributions de

Nicola Capone
Marion Chombart de Lauwe
Gabriele Mina
Blaise Perrin
Chiara Scordato
Roberta Trapani
Olivier Vilain
Pier Paolo Zampieri

Remerciements

Giorgio De Finis 
Fanny Lancelin

Paola Manca
Sonia Terhzaz

LES ARTICLES

Notes

Notes
1 La « communalité » réside dans une vision du monde, une expérience et un « art de vivre ensemble » axé sur le sens du commun, qui s’ancre dans l’expérience vécue des communautés indigènes et est à la fois l’objet et le sens de leurs luttes. Voir à ce propos : Gustavo Esteva, « Para sentipensar la communalidad », Bajo el Volcán, vol. 15, n° 23, sept.-fév. 2015, p. 171-186.
2 Voir Christian Raimo (dir.), Grande come una città: Reinventare la politica a Roma, Roma: Alegre, 2019.
3 Geoffrey Pleyers, L’entraide et la solidarité comme réponses des mouvements sociaux à la pandémie, Revue du MAUSS, 2020/2 (n° 56), p. 409-421. URL : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2020-2-page-409.html
4 Ibid., p. 418

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